31.12.95

Septembre

Samedi 2 septembre
Minuit trente. La rentrée pointe déjà. Les combats ne manquent pas à l'horizon. Point besoin d'aller gigoter du canon dans des contrées lointaines, j'ai tout ce qu'il faut à domicile.
Les échos de mon année de purgatoire ne doivent pas être négligés. Je dois m'efforcer d'être toujours au front et de ne pas laisser mes flancs à découvert.
Pour les études, après une énième tentative de décrocher enfin la maîtrise de droit, je vais m'orienter vers les lettres à la Sorbonne, et pousser jusqu'au doctorat.
Le plus passionnant, mais aussi le plus ardu, des combats qui s'annoncent, est celui qui m'ouvre la voie de la responsabilisation professionnelle et me permet l’indépendance. Par l'établissement à Paris d'une association culturelle inspirée de MVVF j'essaierai de créer un bouillonnement de bénévolats autour de projets éditoriaux. Encore faut-il trouver de la bonne pâte humaine.
Pour que mon autonomie matérielle prenne rapidement forme, je vais tenter de proposer ma plume pour quelques piges.
Autre projet à étudier : l'idée d'une association qui pratiquerait de l'édition à compte d'auteur, de qualité.
Je dois réduire les futilités de mon existence et me consacrer, avec toute la passion et le mordant requis, à ces axes.
Vu ce soir un portrait de la sublime Claudia Schiffer. Une fraîcheur qui enchante tous les sens. Pour parvenir à ce niveau dans cette profession, il est bien certain que seule, une plastique exemplaire, bien qu'essentielle, ne suffit pas. La profonde gentillesse, la disponibilité non putassière, l'élégance de l'âme et une certaine forme de naïveté (peut-être jouée), pour Schiffer, complètent la magnificence du tableau.
A quelques années-lumière, bien que traitées avec tout autant d'attention par Big Média, les têtes à claques de Greenpeace. Dommage que nos services secrets n'aient pas véritablement neutralisé cette inutile organisation, gonflante au plus haut point.

Dimanche 3 septembre
De bon matin, le train me ramène au château. Quelques petits rayons de soleil me réchauffent comme un dernier soubresaut de l'été.
En fin de semaine dernière, drame pour le président de l'Office d'édition, François Richard. Le poignet gravement cassé, déconnecté d'avec l'avant-bras, après une chute à l'arrêt... sur des rollers.

Lundi 4 septembre
Hier, le déjeuner dominical s'est prolongé douze heures. Panorama des déficiences de notre vie, et traitement chirurgical de quelques problèmes urgents. Heïm renoue avec sa tradition des repas-catharsis. La responsabilisation individuelle pour tous les actes de la vie au château, l'enfer que représentent tous nos accommodements avec l'existence, depuis la médiocrité de la nourriture servie jusqu'aux négligences innombrables qui mettent en péril la pérennité de la propriété. Enfin, et pour une large part, Heïm a traité de la dégradation des rapports de chacun avec Hubert, engendrée par ses actions, son attitude, en fait sa manière d'être et de concevoir la vie. Dès qu’il est présent, malgré ses indéniables qualités, il draine un mauvais climat et crée des tensions frôlant parfois le point de rupture. Tout le monde espère qu'il aura saisi les reproches principaux et qu'il modifiera en conséquence son attitude. Autrement, il est probable que sa vie se déroule ailleurs.
Ce jour, au tribunal d'instance de Laon, dans une affaire opposant la sci du château d'Au aux assedic de l'Aisne. Toujours l'impression, à ce degré de juridiction, d'être à la rubrique des chiens écrasés. La petite misère, traitée avec solennité, laisse parfois une curieuse impression sur l'organisation humaine. La justice tombe ainsi dans de bien sordides affaires, banales au tréfonds.
Lorsque l’OPAC de Laon, qui attribue les locations HLM pour la ville, annonce ses réclamations d'autoriser l'expulsion pour loyers impayés, les créances atteignent souvent et dépassent parfois la centaine de millier de francs. Le loyer, avec les aides accessoires, peut parfois se réduire à cinq cents francs. Au bout de six ans d'occupation sans versement d'un centime, on peut comprendre les réclamations de cet organisme. En face, comme défendeurs, des traîne-misère à la gueule déformée, à l'expression mongolienne, des humanoïdes échoués de toutes parts qui n'ont plus d'autre champ de conscience que l'instinct de leurs besoins et de leurs désirs au gré du hasard et des pressions extérieures.

Mardi 5 septembre
Dans la série le peuple est con a priori, l'intervention télévisée du président Chirac, au journal de 13 heures sur France 2, m'a ravi.
Le journaliste essaie de titiller sa fibre populacière à propos d'un sondage où plus de 60 % de Français désapprouveraient la reprise des essais nucléaires. Hiro-Chirac, comme le surnomme les pisseurs verts (traduisez Greenpeace) ne se laisse pas démonter : « Si vous aviez sondé les Français dans les années 30 sur la mécanisation de notre armée, vous auriez eu plus de 80 % de refus chez les Français » dit-il en substance. En clair : on ne va pas mettre la décision de questions aussi graves entre les mains d'un peuple à la capacité d'analyse aussi limitée. Enfin une bonne parole. Merci Président.
Je vois Madeleine Chapsal jeudi à midi pour qu'elle me montre les photos du Reynou qu'elle a prises lors de notre visite.

Samedi 16 septembre
La rentrée est pour moi des plus intenses. Je quitte Paris à l'instant pour retrouver le château. La rythmique ferroviaire me calme un peu.
Le jeudi 7 septembre, je déjeune et passe l'après-midi avec Madeleine Chapsal de passage éclair dans la capitale. Je l'informe de l'avancement du travail pour Souvenirs de Saintes et lui expose mes différents projets pour l'année : instituer une antenne associative à Paris pour MVVF, trouver des étudiants en histoire pour rédiger à titre bénévole des monographies cantonales, trouver des rédacteurs en chef dans la presse séduits par l'idée d'une chronique sur les villes et villages de France. Atla, atla, le pain est sur la planche.
Vu, ce jour, Jacqueline Kelen.

Vendredi 22 septembre
Bientôt le gong de minuit. Encore une fois, isolé par je ne sais quelle nature de putois dans l'âme. Je repousse et je ne saisis pas. Ma promenade nocturne aurait pu dévier vers une expédition punitive à l'aveugle, meurtrière, au hasard des répulsions, de la haine à gerber.
Aurais-je en moi cette fibre misanthropique qui terrasse mes quelques soupçons d'humanité ?
Toujours tenter ici la confession, sans provoquer de virement fondamental dans ma nature à chier.
Quel intérêt puis-je susciter, si je ne rentre pas dans leurs babils frivoles ? C'est moi le coupable à écharper, pas les alentours.
Sans aucune attache sentimentale, j'ai beau jeu de m'ériger tombeur de la nouvelle heure. Gonflement de chevilles. Rien d'accrocheur, de la pure hygiène sans essentialité.
J'attise les dégoûts.
Guillaume Apollinaire sur plaque bleue et verte, moi le cul calé dans une chaise d'osier du Bonaparte, je me réduis à pas grand chose.
J'ai l'amer et absurde sentiment d'être abandonné par mon époque et ses îlots grouillants.
A deux pas du Flore et des Deux Magots, je devrais transcender toutes les misères internes.
A voir tous ces couples harmonieux, toutes ces bandes déconnantes, je ronchigne (entre rechigner et ronchonner) et me morfonds dans le nihilisme suicidaire.

Dimanche 24 septembre
Pour éviter tout mélange entre mon gâchis exemplaire passé et les projets d'aujourd'hui, je prends la décision avec Heïm d'adopter un pseudonyme. Après quelques vagabondages dans les patronymes moyenâgeux, je reviens à la source.
Loïc est bien évidemment Louis en breton ; de Crauze se traduirait par de la Croix. Louis de Lacroix est trop répandu pour me plaire durablement. Une coquetterie orthographique fait l'affaire : Louis de Lacroy sera ma nouvelle identité.
Pour officialiser rapidement le baptême, je prépare la sortie des passages de mon journal qui concernent l'actualité, ma vision du monde, mes réflexions diverses n'abordant rien de personnel.
Juste le temps de corriger le style et cela devrait sortir début 96. Pour le titre, étant donné la tendance pamphlétaire des écrits, je suis la piste accrocheuse, arrachante. Je me rappelle alors le titre trouvé pour une pièce restée à l'état embryonnaire, Au festin des infâmes. Ce pourrait être un clin d'œil à Marc-Édouard Nabe qui publiait il y a tout juste dix ans son brûlot Au régal des vermines.
Insatisfait comme à l'habitude, je m'immerge à nouveau dans mes divagations littéraires. Coups de crocs, voilà qui cogne à point, et traduit au poil ma tendance systématique à charcuter tout ce qui ne bouge pas comme il faut. Par souci de vérifier l'originalité véritable de l'idée, je tapote les trois mots sur l'ordinateur de la Bibliothèque nationale. Horreur et damnation : un sieur Erle Stanley est traduit sous ce titre en 1983.
La mésaventure de découvrir un devancier était aussi arrivée pour l'idée première de titre du premier tome de mon Journal : Sur le fil du rasoir piqué par Boris Eltsine.
Après quelques découragements, je suis retenu par une nouvelle idée toujours aussi délicate : L'orgie des raclures (périphrase de festin des infâmes, mais bon). Vérification faite, je suis seul sur le coup. Rassuré, j'adopte l'image pour stigmatiser la cible de mes charges encrées.

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Madeleine Chapsal
[...] 87120 Eymoutiers
Au, le 22 septembre 1995
Chère Madeleine,
Merci pour le charmant petit ouvrage que vous m’avez envoyé et pour sa touchante dédicace. Ce vagabondage pour enfant rêveur ne m’a pas encore abandonné, et j’espère bien le cultiver jusqu'à mon ultime soupir.
Je forme bien sûr tous mes voeux de bonne santé pour votre chêne tricentenaire. Qu’il se porte comme un charme, si j’ose le mauvais esprit.
La bonne nouvelle m’est venue aujourd’hui de M. C., maire adjoint de Saintes, qui me confirme l’achat de 80 exemplaires de Souvenirs de Saintes par la mairie (copie jointe du courrier). Je lui envoie ce jour une lettre de remerciements.
J’aurais en principe le bon à tirer du récit de Rivaud, la semaine prochaine. Je pourrai vous l’envoyer ou vous l’apporter à Paris si vous y êtes.
Avec toutes mes amitiés.