31.12.95

Octobre

Mercredi 18 octobre
Peu de temps pour écrire, les activités éditoriales monopolisent l'essentiel de mon temps.
Souvenirs de Saintes de Robert Rivaud vient de paraître. La couverture, essentielle pour la bonne diffusion d'un titre, rassemble joliment une photo de l'auteur en sous-officier et une vue de la cathédrale de Saintes. Le noir et blanc conforte l'esthétisme un peu pathétique. La préface de Madeleine Chapsal est indiquée, comme prévue, ce qui facilitera aussi sa promotion.
J'envoie chier aujourd'hui un certain M. P. de la maison de la presse de Saintes. Il remet en cause notre honnêteté et s'adjuge le droit de modifier les accords passés. Madeleine est d'accord avec moi : la vente signature qu'elle devait faire chez eux le 18 novembre bénéficiera à un autre libraire de la ville. Présomptueux et sûr de son importance essentielle à Saintes, il va en prendre plein les dents.
La relation très amicale avec Madeleine ne faiblit pas. Deux correspondances curieuses, voire troublantes, que je veux inscrire ici.
Tout d'abord, invité, ainsi que Madeleine, chez un couple de musiciens (le mari est l'un des principaux compositeurs de Serge Lama) nous écoutons leur travail de mise en musique des poésies de Chapsal. Raccompagné le soir, j'apprends à Madeleine l'adresse de mon pied-à-terre parisien : square de Châtillon, petite impasse tout juste visible sur un plan. Dans son dernier roman, Une soudaine solitude, l'héroïne est inspirée d'une femme, amie de Madeleine, qui est morte au 15 de ce même Square.
Second élément. Mes démarches pour m'inscrire en maîtrise à l'université Paris IV aboutissent, suite à une erreur d'expédition de mon courrier de motivation, à une rencontre avec le directeur de l'ufr de lettres de Paris III, Sorbonne nouvelle, un certain Marc D. J'apprends à cette occasion qu'il est le spécialiste de Roger Nimier, et qu'il connaît l'ouvrage de François Richard, Les Anarchistes de droite dans la littérature contemporaine.
Il reconnaît les points forts de mon dossier, mais se range dans un premier temps derrière les obligations administratives : point d'inscription en maîtrise si je ne suis titulaire que d'une licence ou d'une
maîtrise de droit. Après consultation des services, il revient enjoué : il possède plus de pouvoirs qu'il ne l'imaginait, et peut me garder en maîtrise.
Je rapporte à Madeleine mes futures activités estudiantines et la passion très probable de mon directeur de mémoire pour le hussard Nimier. Court silence et Madeleine me confie : « Vous savez que j'ai été la petite amie de Roger Nimier, je possède une correspondance amoureuse avec lui ». Marc D. n'en savait rien. Je lui apporterai la copie d'un de ses courriers.
Mon sujet probable de mémoire : l'aristocratisme libertaire. Mes deux travaux complémentaires : les hussards et les écrivains français sous l'occupation.
Voyage de deux jours, la semaine dernière à Bargemon, pour essayer de sauver le projet proposé par Jacques D.
En France, les attentats se poursuivent. Le GIA les a revendiqués officiellement et demande, entre autres choses, la conversion du président Chirac à l'Islam !

Vendredi 27 octobre
Vu Madeleine Chapsal, mercredi soir, chez elle. Nous déterminons les corrections à faire pour Souvenirs de Saintes.
Elle me fait découvrir, comme promis, sa correspondance avec Roger Nimier. Une bonne cinquantaine de petits mots incisifs, délirants, de fausses lettres anonymes, de longues missives, etc.
Cette petite anecdote : un soir, elle arrive dans un restaurant avec un certain Dominique B., connu de Nimier. Celui-ci est présent par hasard. Il aperçoit Madeleine Chapsal puis, voyant qui la suit, se retourne brusquement sans la saluer. Il lui expédie plus tard un courrier écrit en grosses lettres rouges avec des phrases comme : « J'espère que ce Dominique B. vous a bien enfilé ce soir », en substance...
Je découvre aussi le reste de ses correspondances, plus calmes, mais de non moins prestigieuses signatures : Georges Bataille, Henry de Montherlant, Jacques Lacan, Jacques Prévert, Bruno Bettelheim, Françoise Giroud, etc. Une galerie éclectique. Elle me signale aussi que c'est grâce à Roger Nimier qu'elle a pu rencontrer Louis-Ferdinand Céline afin de l'interviewer pour l'Express.
Elle me fait cadeau à ce propos d'un enregistrement de Destouches dont elle ne connaît pas la provenance ni la date.
Reçu un bref courrier minable et insultant de Leborgne en réponse au long historique que je lui avais adressé début octobre.
Ci-joint la réponse que je lui envoie (avec quelques ajouts de Heïm, à la fin notamment). La veine pamphlétaire succède à l'exhaustivité juridique :


Monsieur Michel Leborgne
[...] 80320 Misery
Paris, le 27 octobre 1995

Lettre recommandée avec AR.

J'ai bien reçu votre pitoyable missive datée du 17 courant.
Avant tout sachez que Heïm, mon père de choix, ne fait pas sa descendance sur un fils de phoque. (Comment expliquerais-je à mes petits-neveux la vie et les mœurs de leur grand-père ?)
Face à l'argumentation étayée, à l'historique sans esprit polémique de vos responsabilités dans le fiasco de la seru et dans la débandade malhonnête menée de conserve avec votre épouse, vous vous réfugiez dans de fumeuses appréciations plus ineptes les unes que les autres.
Je revendique sans y changer un mot ce que vous qualifiez, vous le traficoteur marié à une spécialiste ès affabulations, de « tissu de mensonges ». La seule loi dont vous pouvez vous prévaloir est celle de la facilité : dénier sans preuve. L'insignifiance n'est pas loin.
Sans conscience ou sans honte de ce que vous incarnez comme lâcheté, comme mollesse, comme fuyances larvées, comme virgule chiasseuse sur un mur de latrines, vous vous permettez de me traiter de « triste marionnette ». C'en est à se tordre. Que voulez-vous, je ne peux que vous répondre avec l'accent pagnolesque : « Pôvre, pôvre couillon !!! ».

Quand je suis passé vous voir le soir du dimanche 30 octobre 1994, c'était principalement pour vous dire de visu une chose simple : en cas de persistance dans vos actions malfaisantes et dans vos attitudes irresponsables, vous pouviez me considérer comme votre ennemi. Je vous ai déclaré cela seul.
D'autre part, était-il bien sain et convenable, lors de cet entretien, que Alice me reprochât de ne point l'avoir sautée ? Pourrait-elle encore prétendre que l'ensemble de la famille aurait essayé, alors que le bon goût l'en aurait dissuadée ?
Je vous envoie quand vous le voulez des extraits de mon Journal qui date de plus d'un an, que personne n'a jamais lu, et où est noté sans ménagement ce que m'inspire votre sinistre couple.
Rappelez-vous votre courrier du 20 septembre 1995, où vous exigiez de connaître « très exactement » dix jours à l'avance « le sujet sur lequel porte(rait) notre entretien ». Quelle est la raison d'être de cette procédure si ce n'est pour que vous puissiez prendre vos ordres auprès de Alice ? Moi je suis prêt à vous rencontrer sur tout sujet et sans préparation.
Lors de notre entrevue à Misery, vous n'avez quasiment pas parlé. Vous regardiez votre épouse, l'œil vague, la bouche ouverte, en tournant votre index dans une de vos rares mèches grises. Vous vous seriez mis à sucer votre poupouce que ça ne m'aurait pas étonné outre mesure ! C'est vous, à bientôt 42 ans (!), qui êtes manipulé. Comment pouvez-vous croire une seule seconde à l'intégrité de Alice, alors qu'elle vous qualifiait de « failli » et de « pauvre type » quelques semaines avant la signature de votre contrat de mariage (douze témoins), et après avoir collaboré avec vous pendant trois ans, quotidiennement. (Des gens qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, voire qui se détestent, peuvent le confirmer sous serment devant n'importe quel tribunal.)
J'espère que vous aurez un jour un peu plus conscience des choses, mais je n'y crois guère...
Vous êtes un voyou et s'il y a lieu, vous serez traité comme tel.
Vous êtes vieux, vous êtes laid, adipeux et ventru, le cul bouffé d'hémorroïdes, la dent cariée ; vous êtes raté, failli, pédé en puissance, voleur (toutes choses que nous pouvons prouver). Je suis un écrivain, j'ai réussi mes études de droit, je suis jeune, je suis beau et indépendant, et je vous emmerde. Ma vie commence...
P.S. : A propos de Heïm, je vous ai vu pendant trois ans plié en deux, la main moite, obséquieux, lèche-cul. Pour moi, c'est simplement mon père spirituel, et je l'aime.
Alice pensait qu'elle serait seule devant ses juges. C'est moi qui suis seul depuis deux ans. Vu personne, ni vous, ni elle.

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Platitude de l'actualité. Jacques Chirac est intervenu hier soir sur France 2 pour convier les Français à se serrer les coudes et à vider un peu leur bourse pendant deux ans afin de résorber une petite partie du déficit budgétaire de la France, pas moins de trois mille milliards !!! Chiffre cosmologique...